Julie Estève, visite d’atelier, juillet 2026

 À la question « Que cherchez-vous dans la peinture ? », Taline Zabounian répond par une phrase vertigineuse, elle dit : « Je cherche un espace qui n’existe pas. » On pourrait tourner autour de cette phrase et du monde qu’elle éveille sans parvenir à en toucher les limites - je cherche un espace qui n’existe pas.

 Se répète dans ses toiles, sans jamais faire système, un assemblage de motifs, de collages et d’empreintes qui compose un territoire plastique paradoxal : libre et codé. Un monde se cache du réel, ne révèle pas d’où il part et de quoi il rêve. Des formes flottent sur des trames orange, vertes, rose fluo, disparaissent sous des ombres noires. Parfois se dessine une géographie où le geste raconte ce que l’abstraction permet et ce que la vie contient de pudeur : la peinture connaît quelque chose que nous ne savons pas.

 C’est une histoire de superpositions, de recouvrements et de fragments. Une histoire mêlée qui se défait et se refait toujours, d’une toile à l’autre, multipliant les récits, une histoire qui mue, circule, s’agrandit, découpée/reformée/déformée - elle prolifère et ne s’épuise pas. C’est un monde qui crée un monde qui crée des mondes.

 

Taline invente une généalogie des formes où chaque lignée transmet sa mémoire. L’artiste convoque Supports/Surfaces, Matisse, Shirley Jaffe, Bridget Riley ou le lyrisme d’Albert Oehlen et s’en va ailleurs : dans sa propre langue picturale. Il faut regarder les titres. Souvent écrits en arménien, ils sont indices et poèmes à la fois. Ils nous parlent de ruines, de fantômes et de songes. Les origines deviennent territoire mental. Le langage plastique résiste à la traduction : il cherche l’harmonie. Tout est mouvement, c’est un chœur.
Taline Zabounian se joue des contraires : apparition/camouflage, obscurité/clarté, présence/absence, équilibre/instabilité, mélancolie/joie. Et tout est peinture : collage, impression, reproduction, empreinte, aérographe, pochoir, Photoshop, céramique. Les outils de travail n’ont pas de hiérarchie, ils se contaminent, et les images remontent sous les images.

 

L’espace c’est aussi la couleur. Fluo, improbable, séductrice. La palette est fausse et fabriquée, quasi signalétique. Fuchsia, jaune vif, émeraude, bleu azur, orange acide. Elle s’immisce dans les interstices du réel, cohabite avec les masses noires. Une lumière artificielle, très pop, traverse la toile et cherche la vie avec insolence. Et puis, il y a le flou, ce qu’il retient. Le flou protège l’âme intérieure d’une image. Il est abstraction et mémoire d’une figuration, il révèle sans montrer. N’est-il pas l’endroit de l’imagination et du ciel, une profondeur qui ne trouve pas sa fin ?

Une part céleste habite la peinture de Taline Zabounian. On pourrait dire spirituelle. Elle cherche ce qui précède la forme, ce qui se tient derrière et au-delà d’elle. Elle invente un espace qui n’existe pas.